Nouvelle : VLAD ET VITALII – participation non primée au prix de « La nuit des étoiles » 2025.

J'ai pris plaisir à participer au concours 2025 de nouvelles organisé par le site LBRINOVA "la nuit des étoiles". La consigne était de commencer la nouvelle par la phrase : "cette nuit-là tout a basculé". Je vous propose de découvrir mon texte en intégralité ci-après.

Cette nuit-là, tout a basculé. Les bombardements russes se sont fait entendre dès la nuit tombée, d’abord lointains et espacés, puis de plus en plus forts et rapprochés au fur et à mesure que la nuit avançait. Impossible de fermer l’œil, ce n’était pas la première fois depuis le 22 février dernier que des détonations explosaient sur notre petit village situé tout près de la mer d’Azov, mais jamais nous n’aurions imaginé un tel orage de feu, surtout comme ça, au cœur de la nuit.

Nous habitions un joli coin, au nord de la flèche d’Arabat. Par beau temps on voyait le phare d’Henitchesk comme si on était à ses pieds. Juste le pont à traverser entre nos deux plages. Je nous croyais protégé du fait qu’il s’agissait de monuments classés. Quel idiot ! C’était exactement le contraire qu’il fallait penser. Un phare c’est comme un pont, une route ou une voie ferrée : qui veut envahir un pays commence par les faire exploser après être passé dessus ou devant ! Je n’étais décidément qu’un vieil optimiste. Jusqu’à cette nuit-là.

Et pourtant des raisons d’être inquiet, on pouvait dire qu’entre la maladie du petit et celle d’Agnieszka, j’avais passé les dernières années de ma vie à les compter ! Les pires moments c’était lorsqu’il me fallait les emmener chacun leur tour à l’hôpital de Kherson, si souvent, et si souvent pour rien, je veux dire pour rien de mieux au retour. Toute cette route, cette fatigue, les heures d’attente, avec le petit qui criait, pour quelques minutes de consultation, une ordonnance et débrouillez-vous. Toujours les mêmes mots, les mêmes têtes d’enterrement, et moi qui repartait, les yeux baissés, avec mon Agnieszka devenue déjà vieille, ou avec mon marmot, souvent les deux.

Agnieszka, elle, s’était littéralement détruite de l’intérieur depuis la naissance du petit. Les médecins n’ont jamais pu que constater les dégâts, il n’y a rien eu à faire pour elle. Elle a fini toute petite, recroquevillée et rongée par le sel de ses larmes, tellement elle se sentait coupable de ne pas avoir su me donner un p’tit gars normal. Un p’tit gars pour m’aider qu’elle disait, aux champs l’été, à la menuiserie l’hiver, penses-tu, ma pauvre vieille !

C’est d’ailleurs mieux qu’Agnieszka n’ait pas vécu cette nuit à mes côtés. Elle aurait tellement pleuré, encore, tellement tremblé et crié, qu’elle aurait réveillé le petit, et après, bonjour le concert. Je me souviens, quand les deux s’y mettaient, j’en crevais de rage rentrée, je m’enfermais dans la grange pour qu’ils ne me voient pas taper dans les murs.

J’en revenais les poings en sang, des larmes séchées aux paupières, et je filais direct au-dessus de l’évier faire couler l’eau sur mes poings humiliés et douloureux.  Le bruit du robinet, le sang et l’eau mélangés, ça les calmait lentement. Moi, je leur tournais le dos, toujours les yeux baissés, vouté sur mon évier, jusqu’à ce que cessent leurs cris et le flux de mon sang.

Nous avons passés, le petit et moi, ainsi quarante années animales, brutales et tendres à la fois. Lui qui n’a jamais parlé, qui a grandi à peine et sa mère qui en est morte il y a dix ans. Lui qui maintenant dort encore, dans le lit d’enfant qu’il a toujours gardé, au pied de notre lit à nous. On l’aurait mis où, d’abord ? Il dort toujours, malgré le tonnerre de feu qui s’abat sur nous. Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va me falloir vivre, encore ?

Il est déjà cinq heures, j’entends cogner à la porte. Au bruit, je reconnais la force de Vlad. J’ai déjà peur, je sais ce qu’il va me dire, mais je vais lui ouvrir vite, pour qu’on ne le voit pas dans la nuit devant chez nous. Dès que la porte s’ouvre, sans entrer Vlad me secoue et crie :

— les Russes ! Boris, les Russes ! Il faut partir, vite, les Russes, Boris, tu comprends ?

— Le petit dort, Vlad.

— Réveille-le ! Habille-le ! Je suis venu vous chercher. Tous les autres sont déjà le long du chemin, vers le pont. Faut partir, sinon ils vont vous égorger, le petit et toi. Vite, je vous attends, dépêche-toi Boris, n’allume pas surtout ! S’ils voient de la lumière, on va s’en prendre une, c’est sûr ! Ils sont tout près, écoute …

Le vrombissement sourd des moteurs au loin, les pétarades, les éclairs, les sifflements dans la nuit, oui, je n’ai pas besoin d’écouter pour les entendre. Ils arrivent.

Je pousse Vlad à l’intérieur sans ménagement et ferme tout aussi violemment la porte. Par réflexe je tire le verrou. Vlad s’avance déjà vers la porte de derrière, tandis que celle de la chambre se met à grincer. Le petit est là. Planté entre Vlad et moi. Dans son pyjama de flanelle usé, les cheveux en pétard, ses yeux filant vers le plafond, il nous devine plus qu’il ne nous regarde. Le petit, en fait, il a quarante ans, déjà un peu de cheveux blancs sur les tempes, et toujours ce fichu vieil ours en peluche à la main.

Vlad ne bouge plus, il a toujours été inquiet de le brusquer. Vlad est si costaud et si bourru qu’il fait peur aux autres gosses du village. Le petit lui, il s’en fout. Un instant je me souviens de ses grognements joyeux lorsque Vlad le mettait dans la brouette et traversait la cour, depuis la grange jusqu’à l’auvent de la menuiserie, en slalomant autour des barriques et des gros pots en terre ! Quelle course c’était pour le petit ! Et là, je la revois aussi mon Agnieszka, attendrie, qui souriait enfin, cachée dans son tablier sur le pas de la porte ! Vlad c’est plus que mon ouvrier. Depuis nos seize ans, c’est mon ours, mon chien de garde, mon ami des soirs de vodka, mon frère des nuits de guerre.

J’attrape le petit doucement par le bras et lui montre dans la chambre la chaise avec ses vêtements posés dessus. Je nous y enferme, pose l’ours sur le lit, tandis que Vlad me relance :

— Fais vite avec lui, Boris ! Faut y aller, là !

Je finis de lui nouer ces lacets, pas facile dans la pénombre de la chambre. Ses chaussures sont les mêmes que les miennes, pas trop de choix non plus au magasin, de bonnes grosses chaussures pour la boue de la cour, pour les cailloux du chemin du côté du phare, et pour la longue marche qu’il va nous falloir faire, maintenant à cinq heures dix du matin. Direction le pont.

— Il faut franchir le pont avant les Russes, me souffle Vlad alors que j’enfile son manteau au petit.

— Vite, vite, Boris, continue-t-il.

Vlad a pris la main droite du petit, je lui tiens la gauche. Entre nous deux, il trottine, presque joyeusement. Comme si l’on allait à la plage. Pour un peu Vlad se mettrait à chanter. D’ailleurs, le voilà qui siffle à présent un vieil air ukrainien que le petit connait bien. Leurs yeux brillent ensemble et le petit me regarde par en-dessous. Il serre ma main plus fort. Le pont n’est pas loin, heureusement. Devant nous, on aperçoit la masse sombre des derniers : les vieux du village, les vieilles plutôt, car il y a bien cinq vieilles pour un vieux par chez nous. Sagement, presque deux par deux, elles avancent elles aussi dans la nuit qui finit, mais vers quel destin ?

Vlad me raconte qu’il a aperçu Vitalii en tenue militaire près de la coopérative avant d’arriver chez nous. Vitalii c’est la fierté de notre village, un jeune qui est allé à la ville. A Lviv, il a fait des études : d’abord soudeur, il est passé ingénieur. Ici, tout le monde l’admire car il s’est porté volontaire dès le premier jour de l’invasion. Vlad me souffle, comme si le petit pouvait répéter ce secret, que Vitalii l’a prévenu que son bataillon, dans lequel il est ingénieur de combat devait se regrouper à Henitchesk à l’aube afin de protéger le point de passage qu’est notre village, entre la Crimée et l’Ukraine continentale.

— En gros, le pont va sauter c’est certain. Lâche Vlad entre ses dents.

— On est les derniers, tu penses ? que je lui demande

— Oui, on a de la chance tous les vieux ont accepté de partir, la Crimée est si proche. Vitalii a bien fait passer le message.

Tandis qu’on approche du pont, je vois des soldats planqués de chaque côté de la route, dans les remblais. Ils me foutent la trouille, même si je m’attends bien à voir les gars du bataillon de Vitalii quelque part. Il nous reste environ vingt mètres avant d’atteindre le pont. Tout à coup un soldat casqué surgit du dernier bosquet avant le pont. Il m’attrape le bras, me tire, le petit suit ma trajectoire, car il ne lâche jamais ma main. Nous voilà dans le bosquet, couchés tous les deux dans les branches de laurier. Le petit s’est plaqué contre moi, je l’entoure de mon manteau. Il tremble. Nous ne formons plus qu’une seule boule.

Vlad n’est pas avec nous. Au bosquet, il a préféré le pont.

J’entends un soldat lui crier :

— Mon gars, ça va péter ! Planque-toi !

— Y’a Vitalii là-bas ! lui crie Vlad sans se retourner, déjà un pied sur la ferraille.

— Vitalii, Vitalii, c’est moi, c’est Vl… !

Une détonation de fou emporte le cri de Vlad.

Après, ce fût un interminable épisode de bruit, de poussière et de feu. J’entendais à peine la respiration du petit sous mon manteau. A un moment je crois qu’il s’est endormi. Enfin, talkie-walkie en permanence à la main, les soldats du bosquet nous ont encadré le petit et moi, jusqu’à nous faire marcher en file indienne sur les gravats fumant du pont. Je marche derrière le soldat qui nous a sauvé, en faisant bien attention à mettre mes pas dans les siens. Le petit derrière me suit comme un jeu. Il pose également ses pieds exactement là où j’ai mis les miens. Il tient le bas de mon manteau, et me sourit à chaque enjambée réussie. Derrière lui, un soldat veille à bien suivre la marche, puis ce sont trois vieilles, celles qui ont été refoulées à l’entrée du pont par Vitalii, qui franchissent les gravats, aidées par les deux derniers soldats de notre bosquet. On met bien deux heures à parcourir cinquante mètres. Non loin, en contrebas les chars russes sont immobiles. Ils resteront comme ça presque deux jours, attendant d’hypothétiques ordres. Je ne pleure pas. Je ne veux pas penser à Vlad, là-dessous.

Dans le camion militaire qui nous ramena ensuite à Henitchesk, le petit est resté pelotonné contre moi, n’osant même pas sortir son ours de la grande poche de son manteau. En face de nous se trouvaient les trois vieilles, celles qui étaient restées au pied du pont avec le groupe d’avant-garde du bataillon. Elles ne parlaient plus, tellement fatiguées qu’elles avaient l’air d’avoir encore pris cent ans. Elles pleuraient, chacune à tour de rôle, sans oser faire trop de bruit. Nous fûmes les cinq derniers habitants du village de ce côté-ci du pont à être évacués. Le soldat qui nous avait sauvé s’était assis à côté de moi. J’avais compris à la manière dont il donnait des ordres aux autres qu’il était le responsable du bataillon. Moi, je n’y connaissais rien en grade. Un soldat est un soldat et je déteste la guerre.

Le militaire semblait inquiet pour le petit. Impossible pour nous, m’avait-il expliqué, de retourner au village qui était à présent en pleine zone de combat. Il était soulagé de nous avoir fait monter dans ce camion, le petit et moi. Comme je l’interrogeais sur l’explosion du matin, il me raconta à voix basse, sans doute afin d’éviter que les vieilles ne l’entendent, qu’à l’aube Vitalii s’était porté volontaire pour aller poser les mines sur le pont. Une fois arrivé au bout de l’édifice, coté Crimée, il a vu, sans aucun doute possible, une longue colonne de blindés russes, ceux de tête n’étaient plus qu’à quelques mètres du pont, en contrebas. S’ils passaient le pont, c’était le carnage assuré pour nos gars. Vitalii m’a prévenu par talkie qu’il faisait sauter le pont immédiatement. Pas le temps pour lui de revenir. C’était juste à l’instant où il avait reposé son talkie que l’homme nous avait intercepté et planqué dans le bosquet. Pour Vlad, je savais qu’il n’avait rien pu faire.

Vitalii était le héros de Vlad, Vlad était celui du petit. Ensemble, ils sont devenus les miens et ceux de l’Ukraine. Trois années ont passées, la guerre est toujours là.

Nous n’avons jamais regagné notre village. Après cinq jours d’hébergement dans un gymnase à Henichesk, nous sommes partis jusqu’à Kherson en ambulance. Le petit a dû y être hospitalisé car les médicaments dont il avait besoin pour rester calme étaient devenus introuvables ailleurs. Ces jours à Kherzon ont été mon plus atroce calvaire.

Le petit ne mangeait plus, ne buvait plus. Il avait perdu seize kilos en trois mois et devait être nourri, hydraté et sédaté par sonde. Je restais près de son petit lit, au fond d’un dortoir de douze malades, toute la journée et le soir je dormais dans le hall de l’hôpital. On me laissait me laver dans le service de psychiatrie, je partageais le maigre repas des soignants. Et puis, même au grand hôpital de Kherson, il n’y a plus eu assez de médicaments, plus assez de lits, plus assez d’infirmiers et de médecins. Dans le dortoir du petit, de nouveaux blessés dormaient dans des fauteuils tandis que dans le hall chaque nuit, nous étions à présent des dizaines de civils allongés sur les bancs où à même le sol.

Quatre mois jour pour jour après la nuit du 24 février 2022, celle où tout a basculé, le petit est mort.

FIN.

 

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