Nouvelle : « Désobéir » – participation non primée au Grand Prix de la Nouvelle George Sand 2025

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Extrait :

Un jour, tandis que nous bavardions Rita et moi, comme souvent, légèrement de choses graves, et que, comme souvent encore, le sujet du moment était ma mère, ses propos inattendus m’ont curieusement permis d’en voir le vrai visage, toute sa superficialité, sa distance. Ça a été d’une telle violence, que je m’étonne encore d’avoir pu ingérer les mots de Rita avec une telle évidence. De sa voix claire et posée elle m’a dit : « elle n’a pas été là, elle n’est pas là, elle ne sera pas là, tu le conjugues ».

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Cette phrase a immédiatement résonné en moi : Des images ont surgit, comme des rouleaux de pellicules éventrées, en vrac, vomies de ma mémoire. Celles de l’enfance, de la pension dès le cours préparatoire, avec les visites de ma mère, selon un calendrier imprévisible pour une gamine de six ans, visites vécues comme des tornades d’émotions : quatre gamins entre six et neuf ans, tellement joyeux le samedi d’aller chercher leur mère à la gare, et le dimanche, ensuite, tellement tristes. Moi, la plus petite, je ne disais rien pour être sage et faire plaisir, pour être sûre qu’elle revienne.

Réminiscence, donc. J’ai six ans, je suis seule et larguée à seize heures un dimanche devant la balançoire de la cour de la pension religieuse, tout ça parce qu’une femme reprend son train vers une vie érotique où ses enfants n’ont pas leur place. Chaque dimanche de visite, elle réitérait un abandon qui faisait toujours aussi mal, voire un peu plus à chaque fois. Chacun à notre tour, elle nous embrassait, excessive et pressée, devant la porte de nos pensions respectives, les deux garçons chez les curés d’abord, les deux filles ensuite, chez les bonnes sœurs.

Je crois avoir compris, bien plus tard, que ma grand’mère imposait à ma mère à chaque visite ce rituel de nous raccompagner elle-même avant son train. Peut-être que Mamie aurait eu trop de peine de nous raccompagner elle-même si elle nous avait gardé jusqu’au lundi matin, comme la plupart des familles des autres pensionnaires. Peut-être aussi, et je penche plutôt pour cette hypothèse, que le but était de mettre ma mère face à son choix (un rien inconvenant quand même), de la culpabiliser, de lui crever un tant soit peu le cœur. En tout cas, si à cette époque ma mère avait un cœur, il est certain qu’il ne battait pas en priorité pour ses enfants.

Moi, la plus petite, la plus docile, je rêve encore aujourd’hui de ce couloir sombre. Je revoie la sonnette trop haute pour moi, son bouton noir inaccessible, sur lequel un doigt, parfois ganté de veau clair, allait appuyer et marquer ainsi, pour moi, la fin de l’amour. Je revois le fer forgé, vert foncé, qui sécurisait la vitre cathédrale de la lourde porte en bois. Je revoie celle-ci s’entrouvrir sur une religieuse en tablier gris. Je revois les sandales moches et le visage plat, sans maquillage, je revois une femme exactement le contraire de ma mère. Je revois le rail de lumière venant des deux cours au bout du couloir, ma sœur marchant devant, qui tourne vers la grande cour pour rejoindre ses amies. On me laisse, moi la petite, dans la seconde cour des maternelles et j’entends la bonne sœur me dire, en s’éloignant déjà : « quelle chance tu as ! Tu as la balançoire pour toi toute seule ».

Et là, soudain, je comprends, à six ans, la loi implacable de tout un système qui me dépasse : en semaine, la balançoire, nouvellement installée, est la grosse attraction de la cour des petits. Pendant les récréations, les enfants avides doivent faire la queue en rang devant. Une surveillante, solennelle à côté du portique, minute les accès et règne à la seconde près sur le bonheur en jeu. Il faut attendre son tour et cela ne dure jamais assez. J’étais comme eux, jusqu’à présent, moi aussi dans la queue à chaque récréation, espérant quelques minutes de plaisir fou, cheveux au vent et ventre noué quand la balançoire lancée haut redescend, mini vertige, croire qu’on pourrait peut-être s’envoler…

Ce dimanche-là, je regarde la balançoire silencieuse, mastodonte immobile, rouge, vert et jaune. Elle n’est l’objet d’aucune convoitise, aucun gamin ne crie de joie en s’installant sur les sièges en plastique jaune pétant. Oui, elle est sans doute pour moi toute seule, je n’ai pas à faire la queue, à partager, mais ici tout s’écroule. Je recule jusqu’au mur d’enceinte, m’assoit par terre sur le gravier, seule, face au dinosaure immobile, mon cartable à côté de moi. Dans ma réflexion d’enfant, j’ai dû le formuler sans doute avec d’autre mots, mais aujourd’hui, clairement je sais que ma pensée à cet instant précis était très exactement : « balançoire, piège à cons ».  Je comprends un truc immense à ce moment-là et j’en suis, j’en serais, différente, à jamais.

A quoi bon payer la semaine un prix pour une chose qui, je le sais, me sera offerte le dimanche ? Surtout, je saisis toute la relativité de la joie, de la quête, de la possession, même. Je les regarderai autrement, le lundi, ceux qui font la queue maintenant en récréation devant la balançoire. Elle ne m’intéresse d’ailleurs absolument plus. Ce sont mes copains de classe, et pourtant ils me semblent à présent plus petits que moi. Dans mon monde de six ans, je crois me souvenir que je les trouve « bêtes » : ils ne savent pas, eux, ce que je sais. Moi, je connais le secret de la balançoire, l’envers du décor, et je ne le dis à personne. Le dimanche en fin d’après-midi, la balançoire, elle est comme moi, toute seule au milieu d’une cour vide, personne ne veut d’elle, et elle s’emmerde.

Encore aujourd’hui, sept thérapies et cinquante ans plus tard, je rêve du geste fou que je n’ai jamais osé enfant. Un dimanche, au lieu de suivre sagement l’ordre donné de rejoindre la petite cour, au lieu de baisser la tête pour compter les fleurs de lys noires sur le dallage du couloir, j’aurais osé. J’y suis : je me vois presqu’arrivée au bout du couloir, je me retourne, me faufile entre les tabliers gris des sœurs, je marche vite, sans respirer presque, je franchis la porte et me retrouve sur le trottoir que je connais par cœur. Je cours ensuite tout droit, de plus en plus vite, sans me retourner, jusqu’à la maison de Mamie. Pour cette sonnette-là, près de la porte rouge bordeaux, sur la pointe des pieds, je suis assez grande et j’appuie, fébrile, des petits coups, sans m’arrêter. La lumière de l’extérieur s’allume, j’entends des pas sur les graviers de l’allée, je me jette en pleurs dans des bras ouverts, je renifle à hauteur d’enfant le nylon d’une blouse que, comme le trottoir, je connais par cœur. Mamie m’accueille et me comprend.

J’ose enfin lâcher ma rage si intériorisée, mon refus de dormir dans ce dortoir moisi, avec des filles qui gloussent et se moquent de moi, parce qu’à six ans je ne connais pas leurs codes, comme se laver le zizi en se cachant. Toutes ces minauderies, ma sœur, elle, les a déjà faites siennes. Elle les imite sans vraiment savoir pourquoi et surtout sans rien m’expliquer.

Je m’écroule, enfin, dans des bras doux qui sentent le talc et qui m’aiment inconditionnellement, des bras qui ne m’ont jamais trahie, jamais abandonnée, et ne me rejetteront jamais non plus, des bras maternels et aimants. Juste les bras de Mamie. Elle dit : « c’est fini, tu n’iras plus, je te garde avec moi ».

 

A 59 ans, je rêve toujours de ce demi-tour que je n’ai jamais fait.

 

 

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